Point de bascule

Enjoy the great experience of the mines !

C’est ainsi que l’on interpelle le touriste essoufflé à Potosi. Car le touriste a le souffle court à la première volée de marches. Sans y paraître, on est à 4000m.

Or, le voyageur qui s’est aventuré jusque là – hauts plateaux du centre de la Bolivie ­­– l’a apparemment fait pour une unique raison : visiter les mines d’argent qui ont fait la fortune de l’empire espagnol. Ou ce qu’il en reste.

Il s’agit de s’aventurer dans le ventre du cerro Rico (« la montagne riche »), de marcher à quatre pattes dans les étroits boyaux, respirer la poussière, faire sauter un explosif pour de vrai et, clou du spectacle, rencontrer d’authentiques mineurs. Mais attention, on vous prévient, ce sera une véritable rencontre, car ces travailleurs ont envie d’échanger avec vous, de dialoguer. Ben oui, tiens, barrière de la langue dépassée, que pourrais-je leur dire ? « Euh, ça va, c’est pas trop dur de travailler ici ? » Parce que les questions du salaire, du temps de travail et des prises de risque quotidiennes, on n’a pas le droit de les poser. « Mais ne vous y trompez pas sinorita, pas de buisness de la misère ici, les mineurs sont organisés en syndicats et les conditions de travail sont bien meilleures que ce qu’elles ont été. Et si vous pouviez apporter un petit cadeau pour les mineurs et leur famille ce serait formidable. »

No gracias.

De deux choses l’une : soit ces mineurs sont véritablement des mineurs et c’est la  journaliste (que je ne suis pas) qui doit venir enquêter et rendre compte, soit ces mineurs sont des figurants pour excursion touristique et alors il n’est pas question de se prêter à ce jeu-là.

Les voyageurs que je rencontre ensuite ne comprennent pas ma position, me disent de ne pas « intellectualiser » et me racontent leurs diverses expériences : crise de claustrophobie, dynamite qui manque d’estropier le mineur qui l’allume, enfant assommé par la coca, indifférence totale des mineurs dans leur ensemble, mais quand même quelle « amaaaazing experience ». Expérience filmée à la Go Pro, bien sûr : le voyageur contemporain ne saurait partir sans, et la mine est photogénique.

Je ne suis pas allée dans les mines de Potosi comme je n’ai pas visité les favelas de Rio en bus blindé, façon jardin zoologique.

Où placer le curseur ? A quel moment ma curiosité du monde dérape-t-elle ? A quel instant se mue-t-elle en pur voyeurisme ? A quel moment je bascule ? La curiosité me sert d’aiguillon dans la mesure où ma position de touriste ne se double pas d’un regard apitoyé et quelque peu condescendant sur les habitants du pays que je traverse, mettant en question leur dignité : « Les pauvres, c’est vraiment pas une vie. Tu viens chéri, on va boire une bière, toute cette poussière m’a donné soif. »

Je  n’ai pas visité les mines de Potosi et n’en sais pas moins que les autres sur ce qu’elles représentent dans l’histoire de la Bolivie et de l’Amérique du sud. Je n’en sais pas moins sur l’absence de statistique concernant le nombre de morts, la fabrication de la monnaie espagnole et l’espérance de vie d’un mineur en 2013 : moins de 40 ans.

Je l’ai appris entre autre en visitant le beau musée de la ville. J’ai arpenté les ruelles à la recherche de l’endroit d’où le photographe chilien Sergio Larrain a pris, au ras du sol, une si belle photo de boliviennes en habit traditionnel. Le cerro Rico se dressait au bout de chaque rue, offrant au regard une captivante ligne de fuite. J’ai aimé la froide Potosi et je n’ai pas eu besoin d’aller constater de quelle façon on continue à exploiter des hommes dans ses mines. Une position sans nuance.

Une vidéo qui vous le dira mieux que moi. Elle est tournée par l’UNICEF : à voir ici.

Photo : Elior, voyageur rencontré au Chili dont un compère d’excursion au cœur des mines de Potosi a pris cette photo qu’il m’a montrée fièrement (photographe amateur non dénué d’habileté du nom de Rudi Bauböck). Sous la joue déformée du mineur avec lequel il pose, les feuilles de coca qui anesthésient la peur et la fatigue.

Publicités

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s