Conquérante de l’inutile

– Tu te sens bien Mathilde ?

La question est lancée droit dans les yeux.

– Je crois, oui.

– Parce qu’à partir de maintenant, on ne peut plus faire demi-tour.

Il est 4h du matin sur l’arête Innominata, voie mythique d’accès au sommet du mont Blanc. Nous sommes à 4000m, la nuit est claire et nous avons quitté le bivouac à 2h. La pleine lune rend nos frontales presque inutiles. Au loin, un violent orage s’abat sur le Grand Paradis. D’immenses cumulonimbus se dressent dans le ciel, zébrés d’éclairs. De là où nous sommes on a les images mais pas le son. Un spectacle démiurgique qu’il va falloir surveiller. Le repli serait délicat. Quant à se prendre l’orage… N’y pensons pas. Hésitation toutefois. Bizarre ce nuage qui se forme tout à coup. Qu’est-ce qu’on fait ? On redescend. Corde, rappel, relais, assurage. Il faut aller vite. Et puis non, finalement, on repart. Confiance dans le bulletin météo. Ambiance haute-montagne. Nous sommes seuls sur la voie comme nous étions seuls au bivouac Eccles, petit abri pité dans la roche et la neige où j’ai tenté de dormir quelques minutes. En vain. Il y a l’altitude qui fait battre le cœur dans les tempes et l’appréhension d’une course que je pressens difficile.

Elle l’est. L’engagement physique est bien là. Tendue vers l’objectif, c’est long. Il n’y a pas de passage moins soutenu, il faut rester concentrée, penser chaque appui, planter le piolet, le crampon droit, gauche, pointe avant, clac sur la roche, puis s’enfoncer sur la neige dure. Enjamber l’arête, traverser le couloir, redescendre un peu, remonter puis sortir de la voie. Arête du Brouillard. En vue, le Dôme du Goûter et sa file indienne d’alpinistes qui arrive par la voie normale. Encore un effort.

Summit ! 4810 m. Jamais je n’ai ressenti à ce point que – comme dit le poncif zen – l’essentiel n’est pas l’objectif mais le chemin pour y parvenir. Bienvenu à Disneyland. On était bien, Philippe, tout seuls sur notre voie. Bon, mais c’est quand même le mont Blanc. Toit du Vieux Monde. Paysage écrasé. L’horizon loin, loin devant. On est bien là-haut ce 23 juillet. Pas de vent. Trois photos, trois SMS. À côté de moi, ça twitte et lit ses notifications Facebook… Oui, la 3G plein pot ici aussi. Faut-il s’en attrister ?

Parce que je suis orgueilleuse, je ne voulais pas gravir le mont Blanc par la voie normale. L’orgueil se paye cette fois en serrant les dents : Qu’elle est belle cette voie ! Aérienne en diable. Et si sauvage. C’était oublier l’interminable descente dite « par les Trois Monts  » qui – comble de la descente – remonte : mont Maudit au pas de course sous les séracs, mont Blanc du Tacul (salut l’ami) et la fatale remontée à l’aiguille du midi. La prochaine fois, je prends les skis.

On dit des alpinistes qu’ils poursuivent des chimères (lire ou relire Les Conquérants de l’inutile de Lionel Terray), on a dit qu’ils défiaient les dieux.

À mon niveau, L’Innominata portait en elle un rêve prométhéen. Rêve innommé et joie innommable.

Photo : Fragile équilibre sur l’arête Innominata – 23 juillet 2013 – Philippe Batoux

Publicités

2 réflexions sur “Conquérante de l’inutile

  1. Pingback: Sky is the limit | fifty shades of travel

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s